06 avril 2008
Croisée des chemins
Appelée à occuper de nouvelles fonctions dans un tout autre secteur, je quitte aujourd'hui le poste de directrice de l'Institut International Charles Perrault que j’occupais depuis février 2004.
Lors de ces quatre années, les difficultés furent d'abord nombreuses, mais l'énergie et le dynamisme de l'équipe, la pertinence du travail avec les nombreux amis et partenaires de l’institut, le succès rencontré par les nouveaux projets, et la spécificité renouvelée de son ancrage dans le champ ont fait de cette aventure une expérience d’une grande richesse humaine, professionnelle et intellectuelle.
Je quitte cette structure avec la certitude qu'elle se trouve promise à un bel avenir, même si sa pérennité reste un combat quotidien.
Dans la mesure de mes moyens, j'espère encore pouvoir participer à ses projets. Je poursuivrai ainsi la rédaction en chef de la Revue Hors-Cadre[s].
Ce blog restera donc mon espace privilégié de dialogue régulier autour des livres.
Les liens entre la littérature pour la jeunesse et la politique de la ville où je suis maintenant appelée à officier ne sont pas si nombreux, mais un petit livre, reçu mardi dernier, m'a d'ores et déjà accompagnée dans ce changement, un très bel objet, hymne à la ville, aux paysages urbains, à la poésie du quotidien...

En ville de A à Z de Roberta Beretta, publié par les Éditions du Panama,
n’est pas près de quitter mon nouveau bureau…
21 mars 2008
A zoum zou zoum
R. O. Blechman
Éditions du Panama
mars 2008 - ISBN 978-27557-0328-3
(éd. originale : Creative Editions, USA, 2007)
Franklin la Mouche nous arrive des Etats-Unis, porté par le célèbre dessinateur américain R. O. Blechman (voir Le Jongleur de Notre-Dame ou ses illustrations pour le New-Yorker) également réalisateur de films d’animation (pour La Rue Sésame notamment).
Son trait faussement fragile, tremblant, proche de Sempé, sait concilier délicatesse et efficacité dans cet album où nous faisons la connaissance de Franklin, mouche mâle de son état : pragmatique, vif et sensible…
Blechman place ici son dessin au service d’une narration résolument adressée aux enfants, comme le souligne d’ailleurs la dédicace (« Pour Alvin. Qui m’a dit : Je voudrais que tu fasses un livre pour enfants. Avec de la couleur. »). Le format tout en hauteur (à la française) de cet ouvrage à la fabrication soignée, avec jaquette (à l’américaine !), permet de plonger l’enfant non lecteur dans les images en bas de page pendant que l’adulte doit chercher plus haut le texte, monologue enjoué de Franklin, multipliant les adresses au lecteur au point d’imposer un dialogue qui se voudrait réel (on pense à l’album de son « collègue » Art Spiegelman dans Ouvre, je suis un chien, Gallimard Jeunesse). L’enfant à qui le texte est lu se trouve ainsi accompagné par la voix même de Franklin dans sa découverte d’une suite d’images mettant l’insecte en scène et en situation. Si quelques petites répliques un brin didactiques alourdissent ponctuellement le propos, le ton reste enjoué et la narration très dynamique.
La grande réussite de l’album tient dans sa conjugaison des différents talents de Blechman, qui atteint son sommet dans la double page centrale où son sens aigü de l’expression humoristique à résonance philosophique bénéficie de son exceptionnelle maîtrise de l’enchaînement des images.
R. O. Blechman, Franklin la Mouche, éditions du Panama, 2008, double page centrale
...
En lisant cet album, je pense au Grand dessin de Quentin Blake
et, à une autre histoire de mouche: Biplan le rabat-joie, de Philippe Corentin

L'Ecole des Loisirs, 1992, coll. Mouche
Mais surtout, surtout, je pense au dernier album de
Philippe Corentin : ZZZZ…ZZZZ...

L’Ecole des Loisirs, 2007
Puisse l’ouvrage de R. O. Blechman permettre la réévaluation de ce dernier opus du maître français du dessin d’humour appliqué à l’album pour enfants. Certes on peut regretter l’absence d’histoire, la confusion de la narration à plusieurs niveaux… J’y vois pour ma part une œuvre de maturité, décomplexée, du pur burlesque, dont rien ne nous permet de dire, a priori, qu’il ne plaira pas aux enfants.
Vos avis ?
18 mars 2008
Le Dieu des Petits Riens
Il m'arrive de lire autre chose que des albums... Parfois, il s'agit de romans... quelquefois même pas destinés à la jeunesse.
À lire une note critique sur l'inoubliable roman d'Arundhati Roy Le Dieu des petits riens
dans la rubrique "Enfance à lire" du dernier numéro de La Revue des livres pour enfants consacré à la littérature pour la jeunesse en Israël
09 mars 2008
Elle arrive!
La revue HORS CADRE[S] arrive dans les boîtes aux lettres des abonnés et chez les libraires.
Le n°2 de cette revue exclusivement dédiée à l'album et aux supports associant textes et images est consacré au "Blanc". Il y est question de sa représentation dans l'album, de son rôle dans la mise en page (évolutions dans l'édition en France et en Europe du Nord) et de l'importance que l'ui accorde les créateurs (Georges Lemoine, Aoi Huber-Kono, Kveta Pacovska...) Vous y trouverez une longue interview d'Anne Herbauts, un article de Yann Fastier portant sur la figuration de la neige dans les albums ou encore un point de vue sur l'album coréen contemporain...
La couverture est réalisée par la jeune créatrice Audrey Callejas.
12 euros - Diffusion : L'Atelier du Poisson Soluble
07 mars 2008
retour le coeur léger
Il fait beau là-haut?
Isabelle Simon
Éditions du Rouergue
mars 2008
Un petit livre, très court, frais et léger comme un rayon de soleil lorsque le printemps nous tarde... Mais aussi d'une sobriété et d'une efficacité bienvenue dans un paysage éditorial saturé d'effets. Isabelle Simon renoue ici avec le principe de la double lecture, marque de fabrique des albums du Rouergue tels qu'ils ont été conçus par Olivier Douzou (voir "La Ferme", collection 12 x 12 modèle du genre).
Premier niveau de lecture : une originale grammaire de l'image pour tout-petits. Un personnage modelé et photographié —dame en maillot près de la piscine— est vu "de face", de "profil", "de loin", "en gros plan", etc. La qualité des prises de vue et de la mise en page au graphisme dépouillé, élégant et très lisible donne une tonalité esthétique intéressante à ce qui ne pourrait être qu'un ouvrage didactique.
Le second niveau de lecture est convié par la dernière double page —le maître nageur vu "d'en bas"— qui offre une vision subjective de notre personnage. Dès lors, cette dame que l'on vient d'épier sous toutes ses coutures devient, en un retournement inattendu, voyeuse. On plonge (!) alors dans la fiction. La relecture fait ainsi apparaître mille histoires possibles et l'apparente objectivité des prises de vue se pare soudainement d'impressions affectives. Ainsi la prise de vue montrant la dame "floue" peut-elle être interprétée comme "troublée" ou "triste"...
Une lecture, deux lectures... un petit livre, très court, frais et léger... très réussi!
05 mars 2008
Soutenir le Prix Versele
Samedi 08 mars, je serai à Bruxelles pour une journée d'échanges et de débats avec les membres des comités de lecture qui voteront la sélection du prochain Prix Versele (http://www.liguedesfamilles.be/default.cfm?id=vl_quiversele). Or, ce prix, qui fêtera l'an prochain ses trente ans d'existence se trouve justement menacé par des restrictions budgétaires. Il s'agit pourtant du Prix littéraire francophone pour la jeunesse le plus populaire et le plus intelligement organisé par une équipe dynamique, passionnée et très professionnelle. Dans chaque comité local, des parents, des éducateurs, des bibliothécaires, des libraires discutent des ouvrages pré-sélectionnés par les organisateurs, donnant à ces échanges la qualité d'une formation permanente sur le livre. Une fois votée, la sélection est largement diffusée dans les écoles et les structures locales et ce sont chaque année près de 55 000 enfants qui votent pour leurs livres préférés... Choisis dans la production de l'année, les livres sont tous achetés, et le Prix participe ainsi de manière conséquente au soutien à la création.
Imprimez et soutenez la pétition "Pour que vive le Prix Versele" PourQueViveLePrixBernardVersele
01 mars 2008
Connaissez-vous Tomi Ungerer ?

Amis-Amies, dernier album publié par Tomi Unger, L'Ecole des loisirs, 2007.
Jeudi 13 mars, à l'Institut Charles Perrault, se tiendra une journée sur l'oeuvre de Tomi Ungerer : panorama des différents genres, livres pour enfants, approche thématique, analyses d'albums...
Renseignements: http://www.institutperrault.org ou communication.iicp@club-internet.fr
29 février 2008
dans mon panier
Le panier
l’immense panier
Béatrice Poncelet
Seuil Jeunesse
Fév. 2007

Un nouvel album de Béatrice Poncelet invite d’abord aux retrouvailles avec une œuvre d’une cohérence rare. Depuis son entrée au Seuil Jeunesse, les albums vont par pairs, identifiés par leur thématique et leur format non pas communs mais placés en résonance. Ainsi, Et la gelée, framboise ou cassis… ? album oblong, réflexions d’une adolescente sur le vieillissement, trouvait son prolongement dans Les Cubes de même format, dialogue entre une mère et sa fille, confrontées à la plongée dans la maladie de la grand-mère. Le panier, qui narre le passage d’un couple du statut de "parents de grands enfants" à "grand-parents d’un petit enfant", fait ainsi écho à Semer, en ligne ou à la volée, retours sur l’éducation d’un enfant devenu adulte par la métaphore de la culture, et qui se terminait sur l’image suggestive de deux anneaux pour bébé.
Les liens ne se tissent pas seulement d’un album à son suivant. Ainsi, Chut ! Elle lit, qui annonçait l’arrivée d’un futur enfant dans une famille nombreuse, travaillait-il déjà sur cette évolution du gris sombre vers le jaune lumineux qui structure aujourd’hui cet album. Et Chez elle ou chez elle proposait déjà cette expression des univers de vie.
Retrouvailles, certes, mais ici avec un album exceptionnellement maîtrisé.
Lire un album de Béatrice Poncelet, c’est d’abord une entrée dans un livre. En premier lieu une couverture, que l’on se doit d’ouvrir à plat car elle nous conduit vers une lecture synthétique de l’album. Ici, de la gauche vers la droite on y trouve le gris, le vide, l’ennui décrit dans les premières pages, puis, tâches de couleurs prometteuses, des chaussures, fruits, jambe d’enfant et panier qui eux symbolisent l’arrivée de l’enfant. Ensuite arrivent les pages de gardes résolument monochromes (une fois n’est pas coutume) mais de teintes différentes (c’est donc un choix !). L’entrée est progressive, on tombe sur une paire de lunettes rapidement posée, à même le bas du livre, en un effet trompe l’œil dans lequel la créatrice excelle.
Le lecteur plonge ensuite dans le cœur du livre construit en trois mouvements : l’ennui et la monotonie d’un couple pour lequel prédomine « l’impression du temps arrêté », dans cet environnement qui « a été », puis l’attente rêvée, amorcée par l’annonce inattendue de l’arrivée d’un enfant (« un enfant, tout simplement ») et finalement l’arrivée du tout petit qui donne lieu à la partie la plus dense, saturée de mouvements et de couleurs.
En tant que telle, la couleur appuie considérablement cette construction et les rares taches orangées dans le premier univers, résolument gris, prennent d’ores et déjà le rôle d’anticipations ou d’indices. Tout comme cette vache qui, à bien y regarder, tiens tiens, présente des angles étranges…
Comme toujours, l’enchaînement des pages est savamment orchestré. Sans pour autant offrir un strict continuum, les motifs graphiques se répondent, de recto à verso, mais aussi de recto à recto ou de double page en double page: reprises d’éléments, continuité des fonds, ampleur des mouvements… Le lecteur est un promeneur tiré par la manche par les éléments même du livre qui s’organisent en un défilé dynamique.
Au passage, on admire la beauté des fonds aux dégradés parfaits, la texture que l’on devine veloutée en dépit de l’impression, la subtilité des teintes… mais il y a mieux à faire que s’extasier car ni les textes, ni les images suffisent à construire le propos.
Et c’est là que le terme de « maîtrise » s’impose, dans cette composition si cohérente où textes et images sont indissociables, s’interpénètrent, interactifs pour suggérer -et jamais imposer- un univers étonnamment expressif. Tout, absolument tout fait sens : compositions, positionnement, typographie… tout est au service de la narration. Pour autant, l’ouvrage n’est nullement conceptuel, ni même élitiste car c’est la vie même qui est ici célébrée : une intimité qui touche à l’universel.
En témoigne cette dernière image, sur les dernières gardes, couleurs chaudes, couleurs de vie, qui entremêlent les chaussures de ce tout petit avec celle de l’adulte et qui nous offre cette vision d’une contemplation affectueuse, émue donc émouvante, par ce petit miracle sans cesse renouvelé.
En refermant le livre, on pense à Hokusai et à ses fameuses paroles sur l’âge de la maturité artistique… Béatrice Poncelet a pour lui l’âge d’un bébé… Mais elle est depuis longtemps passée maître dans l’art de l’album…
« …aujourd’hui nous y sommes !!
On était avec nos rêves, je vous le dis,
très, très en dessous de la réalité !!! »
27 février 2008
... Pierre et le l'ours
S'il n'y en avait qu'un... récemment, ce pourrait être "Pierre et le l'ours" d'Olivier Douzou et Frédérique Bertrand aux éditions MeMo.

Alors, voilà. C’est presque" Pierre et le loup", ce conte musical que tous les enfants ont plus écouté que lu. Mais c’est "Pierre et le l’ours". C’est donc Pierre et le loup plus autre chose.
Des briques, des tonnes de briques nous accueillent, l’ombre d’un grand monolithe noir semble être projetée. Mais c’est en couverture et en page de gardes, alors on n'y prête que peu attention.
Et puis, on y est, la présentation des personnages, un par un, comme dans la version originale, l’oiseau gazouille, une belle journée s'annonce. Pierre se promène en chantant et les « po po po polo popo po po po po po » inscrits font monter aux lèvres les notes de Prokofiev. C’est une jubilation ! On suit Pierre, et l’oiseau, et le chat et le canard... Entre exacte réplique et écho lointains, on chemine avec ravissement en terrain presque connu.
Mais, après la marche triomphale si bien orchestrée, on sombre alors dans cet... autre chose. Un "l’ours" surgit, avale tout ce petit monde et, alors que la situation paraissait véritablement sans issue, pirouette, c’est le lendemain. Tout est rentré dans l’ordre. Même si le chat fait cuicui.
Certainement, pour tirer du sens de cet album et ne pas le reposer d’un geste las en soupirant « c’est n’importe quoi » (ou « Ces nains portent quoi ? ») , il faut avoir lu "Max et les maximonstres". Mais aussi "La Chambre du poisson" de Nikolaus Heidelbach ou "Lundi matin" de Uri Shulevitz. Et "L’Etroit cavalier" de Michel Galvin (encore que celui-ci nécessite déjà la lecture des deux précédents !) et mesurer ainsi l’aptitude des créateurs à représenter l’imaginaire enfantin.
Car, si l’absurde est un mouvement littéraire affirmé y compris en jeunesse (Ionesco l’a montré avec ses "Contes"), doit-on pour autant qualifier d’absurde tout ce qui résiste à explication ? Peut-on se contenter de prendre la présence de la fameuse girafe Sophie, le socle des chasseurs qui en fait des figurines, la transformation de Pierre en Playmobil et celle de son grand-père en Lego (encore que là une certaine logique préside à la transformation d'un maçon en briques) pour une simple fantaisie ? Assurément non car tout cela fait sens : ce sont des jouets ! Mais alors, si Pierre, son grand-père, la girafe, les chasseurs sont des jouets… tout cela est un jeu ! Et qui joue ? Un petit garçon. Assurément. Le narrateur, évidemment.
Alors, on reprend le livre et (magie !) c’est une toute autre lecture qui s’offre à nous, maintenant plongés dans la tête d’un enfant qui joue. Tout s’explique : les à peu près du texte, ses accents enfantins : « Grand-père est en pétard, il ramène Pierre à la maison, le prive de Flanby et ferme la porte du jardin à clé », ses indications d’un « game in progress » : « une branche de l’arbre a poussé depuis le début de l’histoire ». Mais à l'image aussi, les indices d’une vision subjective du joueur sont nombreux : ce tracé rouge comme une délimitation de l’espace ludique, ce décor en évolution, ces personnages dont le haut du corps est effacé car tenu en main par l’enfant avant d’être posés sur le plateau…
Rarement des créateurs avaient réussi à ce point à nous immerger dans l'imaginaire d'un enfant en jeu.
Qui est Sophie Van der Linden ?
Née à Paris en 1973, j'ai dirigé de février 2004 à avril 2008 l'Institut International Charles Perrault (www.institutperrault.org), où j'ai notamment créé la première «Université d'été de l'image pour la jeunesse». Formatrice, conférencière, j'assure également des enseignements à l'université (Paris X, Paris XIII, Le Mans) et organise ponctuellement des colloques. Je suis également membre de la Commission Jeunesse du Centre National du Livre. Depuis plus de 10 ans, je mène une approche critique de la littérature pour la jeunesse, et plus particulièrement de l'album. Je viens de lancer une revue, "Hors Cadre[s]" (www.poissonsoluble.com), qui entend croiser les points de vue de créateurs et de critiques sur l'album et les littératures en images. Outre des articles et des contributions lors de manifestations et colloques en France ou à l'étranger, je suis l'auteure d'ouvrages de références : Claude Ponti aux éditions Etre (2000, épuisé), Lire l'album à L'Atelier du Poisson Soluble (2006), et j'ai conçu et co-dirigé Images des livres pour la jeunesse aux éditions Thierry Magnier (2006).
J'occupe aujourd'hui un poste de directrice de cabinet dans une Mairie de banlieue parisienne.

