svdl - le blog de Sophie Van der Linden

Repères critiques en littérature pour la jeunesse par Sophie Van der Linden, auteure, entre autres publications de "Lire l'album", Ateliers du Poisson soluble, 2006.

27 février 2008

... Pierre et le l'ours

S'il n'y en avait qu'un... récemment, ce pourrait être "Pierre et le l'ours" d'Olivier Douzou et Frédérique Bertrand aux éditions MeMo.

pierreetlelours

Alors, voilà. C’est presque" Pierre et le loup", ce conte musical que tous les enfants ont plus écouté que lu. Mais c’est "Pierre et le l’ours". C’est donc Pierre et le loup plus autre chose.

Des briques, des tonnes de briques nous accueillent, l’ombre d’un grand monolithe noir semble être projetée. Mais c’est en couverture et en page de gardes, alors on n'y prête que peu attention.

Et puis, on y est, la présentation des personnages, un par un, comme dans la version originale, l’oiseau gazouille, une belle journée s'annonce. Pierre se promène en chantant et les « po po po polo popo po po po po po » inscrits font monter aux lèvres les notes de Prokofiev. C’est une jubilation ! On suit Pierre, et l’oiseau, et le chat et le canard... Entre exacte réplique et écho lointains, on chemine avec ravissement en terrain presque connu.

Mais, après la marche triomphale si bien orchestrée, on sombre alors dans cet... autre chose. Un "l’ours" surgit, avale tout ce petit monde et, alors que la situation paraissait véritablement sans issue, pirouette, c’est le lendemain. Tout est rentré dans l’ordre. Même si le chat fait cuicui.

Certainement, pour tirer du sens de cet album et ne pas le reposer d’un geste las en soupirant « c’est n’importe quoi » (ou « Ces nains portent quoi ? ») , il faut avoir lu "Max et les maximonstres". Mais aussi "La Chambre du poisson" de Nikolaus Heidelbach ou "Lundi matin" de Uri Shulevitz. Et "L’Etroit cavalier" de Michel Galvin (encore que celui-ci nécessite déjà la lecture des deux précédents !) et mesurer ainsi l’aptitude des créateurs à représenter l’imaginaire enfantin.

Car, si l’absurde est un mouvement littéraire affirmé y compris en jeunesse (Ionesco l’a montré avec ses "Contes"), doit-on pour autant qualifier d’absurde tout ce qui résiste à explication ? Peut-on se contenter de prendre la présence de la fameuse girafe Sophie, le socle des chasseurs qui en fait des figurines, la transformation de Pierre en Playmobil et celle de son grand-père en Lego (encore que là une certaine logique préside à la transformation d'un maçon en briques) pour une simple fantaisie ? Assurément non car tout cela fait sens : ce sont des jouets ! Mais alors, si Pierre, son grand-père, la girafe, les chasseurs sont des jouets… tout cela est un jeu ! Et qui joue ? Un petit garçon. Assurément. Le narrateur, évidemment.

Alors, on reprend le livre et (magie !) c’est une toute autre lecture qui s’offre à nous, maintenant plongés dans la tête d’un enfant qui joue. Tout s’explique : les à peu près du texte, ses accents enfantins : « Grand-père est en pétard, il ramène Pierre à la maison, le prive de Flanby et ferme la porte du jardin à clé », ses indications d’un « game in progress » : « une branche de l’arbre a poussé depuis le début de l’histoire ». Mais à l'image aussi, les indices d’une vision subjective du joueur sont nombreux : ce tracé rouge comme une délimitation de l’espace ludique, ce décor en évolution, ces personnages dont le haut du corps est effacé car tenu en main par l’enfant avant d’être posés sur le plateau…

Rarement des créateurs avaient réussi à ce point à nous immerger dans l'imaginaire d'un enfant en jeu.

Posté par SVDL à 10:39 - S'il n'y en avait qu'un... - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Bravo!

Ce sera un plaisir de vous lire. Je vous ai entendu récemment à Bruxelles (avec Christian Bruel, pour l'IBBY). Concernant l'album d'Olivier Douzou : http://www.par4chemins.be/htm/actu_detail.php?id=227, c'est un livre que j'ai beaucoup aimé, j'espère que les bibli vont lui donner ses chances. En tant que libraire je n'ai pas l'occasion de l'expérimenter avec des enfants, c'est si difficile d'amener les parents vers ce genre d'album (hélas!).

Posté par Stéphane, 05 mars 2008 à 11:50

merci!

Bonjour, et merci!
Les quelques lectures que j'ai pu faire en direction d'enfants m'ont montré leur jubilation de ces échos avec un conte qu'ils connaissent bien. Tout le jeu (au sens mécanique de flottement, d'écarts) avec la version originale les ravit. Quant à la fin, elle est manifestement perçue comme une évidence pour eux, sans distanciation aucune!
Je mets votre site en lien, ravie de cette découverte!
SVDL

Posté par svdl, 05 mars 2008 à 14:39

très bon, très drôle et trrès "racontable" à voix haute (pour peu qu'on connaisse bien l'air de pierre et le loup).

Posté par ktl, 11 mars 2008 à 09:34

J'aime souvent ce que fait Olivier Douzou / j'accroche bien aux albums de MeMo / votre critique me donne d'autant plus envie de lire cet album, que je m'occupe de la musique jeunesse dans ma bibliothèque, et cet ouvrage pourrait donc trouver une place amusante à côté des (livres)disques de Pierre et le loup.
Ces trois arguments plaident en la faveur de cet album. A creuser.

Posté par Mamselle Poivert, 16 mars 2008 à 12:11

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