21 mars 2008
A zoum zou zoum
R. O. Blechman
Éditions du Panama
mars 2008 - ISBN 978-27557-0328-3
(éd. originale : Creative Editions, USA, 2007)
Franklin la Mouche nous arrive des Etats-Unis, porté par le célèbre dessinateur américain R. O. Blechman (voir Le Jongleur de Notre-Dame ou ses illustrations pour le New-Yorker) également réalisateur de films d’animation (pour La Rue Sésame notamment).
Son trait faussement fragile, tremblant, proche de Sempé, sait concilier délicatesse et efficacité dans cet album où nous faisons la connaissance de Franklin, mouche mâle de son état : pragmatique, vif et sensible…
Blechman place ici son dessin au service d’une narration résolument adressée aux enfants, comme le souligne d’ailleurs la dédicace (« Pour Alvin. Qui m’a dit : Je voudrais que tu fasses un livre pour enfants. Avec de la couleur. »). Le format tout en hauteur (à la française) de cet ouvrage à la fabrication soignée, avec jaquette (à l’américaine !), permet de plonger l’enfant non lecteur dans les images en bas de page pendant que l’adulte doit chercher plus haut le texte, monologue enjoué de Franklin, multipliant les adresses au lecteur au point d’imposer un dialogue qui se voudrait réel (on pense à l’album de son « collègue » Art Spiegelman dans Ouvre, je suis un chien, Gallimard Jeunesse). L’enfant à qui le texte est lu se trouve ainsi accompagné par la voix même de Franklin dans sa découverte d’une suite d’images mettant l’insecte en scène et en situation. Si quelques petites répliques un brin didactiques alourdissent ponctuellement le propos, le ton reste enjoué et la narration très dynamique.
La grande réussite de l’album tient dans sa conjugaison des différents talents de Blechman, qui atteint son sommet dans la double page centrale où son sens aigü de l’expression humoristique à résonance philosophique bénéficie de son exceptionnelle maîtrise de l’enchaînement des images.
R. O. Blechman, Franklin la Mouche, éditions du Panama, 2008, double page centrale
...
En lisant cet album, je pense au Grand dessin de Quentin Blake
et, à une autre histoire de mouche: Biplan le rabat-joie, de Philippe Corentin

L'Ecole des Loisirs, 1992, coll. Mouche
Mais surtout, surtout, je pense au dernier album de
Philippe Corentin : ZZZZ…ZZZZ...

L’Ecole des Loisirs, 2007
Puisse l’ouvrage de R. O. Blechman permettre la réévaluation de ce dernier opus du maître français du dessin d’humour appliqué à l’album pour enfants. Certes on peut regretter l’absence d’histoire, la confusion de la narration à plusieurs niveaux… J’y vois pour ma part une œuvre de maturité, décomplexée, du pur burlesque, dont rien ne nous permet de dire, a priori, qu’il ne plaira pas aux enfants.
Vos avis ?
07 mars 2008
retour le coeur léger
Il fait beau là-haut?
Isabelle Simon
Éditions du Rouergue
mars 2008
Un petit livre, très court, frais et léger comme un rayon de soleil lorsque le printemps nous tarde... Mais aussi d'une sobriété et d'une efficacité bienvenue dans un paysage éditorial saturé d'effets. Isabelle Simon renoue ici avec le principe de la double lecture, marque de fabrique des albums du Rouergue tels qu'ils ont été conçus par Olivier Douzou (voir "La Ferme", collection 12 x 12 modèle du genre).
Premier niveau de lecture : une originale grammaire de l'image pour tout-petits. Un personnage modelé et photographié —dame en maillot près de la piscine— est vu "de face", de "profil", "de loin", "en gros plan", etc. La qualité des prises de vue et de la mise en page au graphisme dépouillé, élégant et très lisible donne une tonalité esthétique intéressante à ce qui ne pourrait être qu'un ouvrage didactique.
Le second niveau de lecture est convié par la dernière double page —le maître nageur vu "d'en bas"— qui offre une vision subjective de notre personnage. Dès lors, cette dame que l'on vient d'épier sous toutes ses coutures devient, en un retournement inattendu, voyeuse. On plonge (!) alors dans la fiction. La relecture fait ainsi apparaître mille histoires possibles et l'apparente objectivité des prises de vue se pare soudainement d'impressions affectives. Ainsi la prise de vue montrant la dame "floue" peut-elle être interprétée comme "troublée" ou "triste"...
Une lecture, deux lectures... un petit livre, très court, frais et léger... très réussi!
29 février 2008
dans mon panier
Le panier
l’immense panier
Béatrice Poncelet
Seuil Jeunesse
Fév. 2007

Un nouvel album de Béatrice Poncelet invite d’abord aux retrouvailles avec une œuvre d’une cohérence rare. Depuis son entrée au Seuil Jeunesse, les albums vont par pairs, identifiés par leur thématique et leur format non pas communs mais placés en résonance. Ainsi, Et la gelée, framboise ou cassis… ? album oblong, réflexions d’une adolescente sur le vieillissement, trouvait son prolongement dans Les Cubes de même format, dialogue entre une mère et sa fille, confrontées à la plongée dans la maladie de la grand-mère. Le panier, qui narre le passage d’un couple du statut de "parents de grands enfants" à "grand-parents d’un petit enfant", fait ainsi écho à Semer, en ligne ou à la volée, retours sur l’éducation d’un enfant devenu adulte par la métaphore de la culture, et qui se terminait sur l’image suggestive de deux anneaux pour bébé.
Les liens ne se tissent pas seulement d’un album à son suivant. Ainsi, Chut ! Elle lit, qui annonçait l’arrivée d’un futur enfant dans une famille nombreuse, travaillait-il déjà sur cette évolution du gris sombre vers le jaune lumineux qui structure aujourd’hui cet album. Et Chez elle ou chez elle proposait déjà cette expression des univers de vie.
Retrouvailles, certes, mais ici avec un album exceptionnellement maîtrisé.
Lire un album de Béatrice Poncelet, c’est d’abord une entrée dans un livre. En premier lieu une couverture, que l’on se doit d’ouvrir à plat car elle nous conduit vers une lecture synthétique de l’album. Ici, de la gauche vers la droite on y trouve le gris, le vide, l’ennui décrit dans les premières pages, puis, tâches de couleurs prometteuses, des chaussures, fruits, jambe d’enfant et panier qui eux symbolisent l’arrivée de l’enfant. Ensuite arrivent les pages de gardes résolument monochromes (une fois n’est pas coutume) mais de teintes différentes (c’est donc un choix !). L’entrée est progressive, on tombe sur une paire de lunettes rapidement posée, à même le bas du livre, en un effet trompe l’œil dans lequel la créatrice excelle.
Le lecteur plonge ensuite dans le cœur du livre construit en trois mouvements : l’ennui et la monotonie d’un couple pour lequel prédomine « l’impression du temps arrêté », dans cet environnement qui « a été », puis l’attente rêvée, amorcée par l’annonce inattendue de l’arrivée d’un enfant (« un enfant, tout simplement ») et finalement l’arrivée du tout petit qui donne lieu à la partie la plus dense, saturée de mouvements et de couleurs.
En tant que telle, la couleur appuie considérablement cette construction et les rares taches orangées dans le premier univers, résolument gris, prennent d’ores et déjà le rôle d’anticipations ou d’indices. Tout comme cette vache qui, à bien y regarder, tiens tiens, présente des angles étranges…
Comme toujours, l’enchaînement des pages est savamment orchestré. Sans pour autant offrir un strict continuum, les motifs graphiques se répondent, de recto à verso, mais aussi de recto à recto ou de double page en double page: reprises d’éléments, continuité des fonds, ampleur des mouvements… Le lecteur est un promeneur tiré par la manche par les éléments même du livre qui s’organisent en un défilé dynamique.
Au passage, on admire la beauté des fonds aux dégradés parfaits, la texture que l’on devine veloutée en dépit de l’impression, la subtilité des teintes… mais il y a mieux à faire que s’extasier car ni les textes, ni les images suffisent à construire le propos.
Et c’est là que le terme de « maîtrise » s’impose, dans cette composition si cohérente où textes et images sont indissociables, s’interpénètrent, interactifs pour suggérer -et jamais imposer- un univers étonnamment expressif. Tout, absolument tout fait sens : compositions, positionnement, typographie… tout est au service de la narration. Pour autant, l’ouvrage n’est nullement conceptuel, ni même élitiste car c’est la vie même qui est ici célébrée : une intimité qui touche à l’universel.
En témoigne cette dernière image, sur les dernières gardes, couleurs chaudes, couleurs de vie, qui entremêlent les chaussures de ce tout petit avec celle de l’adulte et qui nous offre cette vision d’une contemplation affectueuse, émue donc émouvante, par ce petit miracle sans cesse renouvelé.
En refermant le livre, on pense à Hokusai et à ses fameuses paroles sur l’âge de la maturité artistique… Béatrice Poncelet a pour lui l’âge d’un bébé… Mais elle est depuis longtemps passée maître dans l’art de l’album…
« …aujourd’hui nous y sommes !!
On était avec nos rêves, je vous le dis,
très, très en dessous de la réalité !!! »
